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Tout a commencé ici, dans cette petite librarie. Je l’ai trouvée sur le chemin du retour d’un vieux temple taoiste que je venais de visiter. Le temple se trouvait dans un petit quartier où presque tous les bâtiments avaient été rasés pour faire place à la construction de nouveaux grattes-ciel. Je marchais dans la petite allée et c’est alors que je les ai vus… ces vieux livres que tout le monde semble avoir oublié ou aimerait bien oublier. Héritage de l’époque où la Chine était effectivement communiste, quand elle était gouvernée par nul autre que Mao lui-même, le fondateur de la République Populaire.
Elle vendait ces petits livres rouges, célèbres partout dans le monde comme une icône de la “Chine Rouge”. Elle vendait les vrais livres rouges, pas les imitations sans saveur ni odeur que l’on trouve dans facilement dans les endroits touristiques de Chine…

En tant que passionné d’histoire et de culture communistes, je me trouvais dans sa librairie comme un enfant dans un magasin de bonbons. Elle avait tous les livres de l’époque, avec de vrais annotations, écrites par de vraies personnes qui étaient vraiment de cette époque-là!
Après une longue discussion avec la propriétaire de la librairie à propos de la Révolution Culturelle et de ses souvenirs, je lui ai demandé si je pouvais lui prendre un portrait. Elle a accepté. Je suis retourné samedi dernier pour lui donner la photo imprimée.

La première fois que je suis allé dans sa librarie, j’ai acheté quelques livres: 最新最高指示 (Les plus récentes directives prioritaires), 毛主席的五篇哲学著作 (Les cinq textes philosophiques du président Mao), 毛主席论无产阶级专政下继续革命 (Le président Mao se prononce sur la dictature du prolétariat durant la Révolution) et 毛主席,马恩列斯语录 (Citations du président Mao, de Marx, Engels, Lénine et Staline).

Samedi dernier, j’ai acheté plus de livres. Premièrement, cette anthologie en quatre tomes écrite par Lénine. Ces livres n’étaient pas étudiés par la population en général, mais plutôt par les officiels du Parti, ce qui les aidait à se préparer à assumer leurs fonctions de planificateurs de l’économie.

列宁选集 Oeuvres sélectionnées de Lénine.

Lénine, un polyglotte reconnu, écrivait en russe, mais il lui arrivait de citer des auteurs allemands ou français.

J’ai aussi acheté cette brique, une bible rouge de 1400 pages intitulée 毛泽东选集 (Oeuvres sélectionnées de Mao Zedong).

En ouvrant ce livre, j’ai finalement compris l’origine de toute l’agitation autour de celui qu’on appelle “Bai Qiuen”. À la page 620, un court article (écrit par Mao, comme tous les autres articles de ce livre) est intitulé “En souvenir de Bai Qiuen”. Il relate la vie du docteur communiste canadien qui est allé en Chine dans les années 1930 pour supporter l’armée de Mao durant les guerres contre les envahisseurs japonais et le Kuomintang. Presque tous les chinois connaissent cette histoire qui est devenue lecture obligatoire à l’école primaire. En Chine, quand on dit qu’on vient du Canada, on se fait toujours répondre par “Ah! Le pays de Bai Qiuen!” À vrai dire, je n’avais jamais entendu parler de lui jusqu’à ce que j’arrive en Chine. Son vrai nom était Norman Bethune, il est né en Ontario. Il était un médecin et inventeur de talent. Il a étudié la médecine à l’université de Toronto et il a travaillé à l’Hôpital Royal Victoria à Montréal. Il est arrivé en chine en 1938 et est mort le 12 novembre 1939 d’une infection après s’être coupé durant une chirurgie en pleine guerre Sino-Japonaise. Il est enterré au cimetière des martyrs de la révolution à Shijiazhuang, dans le Hebei.

Et j’ai acheté ce livre. La même chose, “Oeuvres Sélectionnées de Mao Zedong”, mais une version antérieure publiée en quatre tomes dans les années 1950.

Non seulement ces quatres livres sont écrits en caractères traditionnels, mais aussi de haut en bas et de droite à gauche. C’est la façon traditionnelle dont les textes chinois étaient écrits auparavant. Aujourd’hui, en Chine continentale, très peu de livres sont écrits de cette façon. Même les importations de Taiwan (où certains livres sont écrits de la façon traditionnelle), sont convertis dans l’écriture simplifiée officielle (caractères simplifiés, écrits de gauche à droite).

À l’intérieur d’un des livres, j’ai trouvé cette vieille illustration de propagande, exactement dans le style d’art que j’aime: le “Réalisme socialiste”. Cette illustration montre des travailleurs qui se rendent à leur chantier de construction dans les montagnes. Les caractères traditionnels ici attestent de l’âge de cette illustration, qui date probablement d’avant 1956. Le slogan dit: “學習紅軍長征的戰鬥精神,征服自然,建設我們的祖國!” (Prenons exemple sur l’esprit de temps de guerre de l’Armée Rouge, conquérons la nature et construisons notre patrie!).


Voici un article célèbre intitulé “Au service du peuple”. Le premier propriétaire de ce livre semble avoir étudié cet article très sérieusement. Il a souligné quelques phrases, dont ce passage:
因为我們是为人民服务的,所以,我們如果有缺点,就不怕别人批評指出。不管是什么人,誰向我們指出都行。只要你說得对,我們就改正。你說的办法对人民有好处,我們就照你的办。
Parce que nous sommes là au service du peuple, s’il se trouve que nous ayions quelque défaut, nous n’aurons pas peur de la critique. Peu importe qui nous critiquera, tout ce qui importe est que si tu as raison, nous changerons. Si ta solution est bonne pour le peuple, nous l’adopterons.
Je trouve ce passage très intéressant. Pour moi, il signifie une chose: quand les communistes sont arrivés au pouvoir, ils étaient bien intentionnés. Ils sont venus avec leurs idées utopiques et ils se croyaient réellement au service du peuple. De plus, ils ont réellement accepté la critique du peuple à un certain moment de la Révolution. Dans les années 1950, le Parti communiste a déclenché la Campagne des cent fleurs qui a permi à tout le monde qui le voulait de critiquer le régime… mais la campagne n’a duré qu’une année et ensuite, ce même Parti s’est attaqué à ceux qui l’ont critiqué. Depuis ce moment-là, le Parti n’a plus accepté aucune critique provenant du peuple.

Ce livre est une collection de citations du président Mao, Marx, Engels, Lénine et Staline.

Sur la première page, comme dans tous les livres mentionnés ci-haut, il y a le célèbre slogan communiste: 全世界无产者,联合起来!”Prolétaires du monde, unissez-vous!”

À la deuxième page, il y a le titre; la troisième page (sur la photo), une page protectrice transparente.

À la quatrième page, un portrait du président Mao.

Aux pages 5 à 8, il y a les portraits des théoriciens du communisme. Voici Karl Marx.

Engels.

Lénine.

Staline. À l’époque, ces cinq portraits étaient affichés à la place Tian’anmen. Maintenant, seul le portrait de Mao est resté.

À la page 9, il y a un message écrit par Mao Zedong. Dans ses temps libres, Mao aimait s’adonner à la calligraphie. Ce message dit: 學習馬列主義 – 毛泽东 (Étudiez le Marxisme-Léninisme – Mao Zedong).

Les pages 10 et 11 ont été mystérieusement coupées… sur la page 12, il y a la table des matières.

Un autre livre rouge. En haut, le portrait du président Mao… en dessous… probablement un autre portrait, mais qui a été coupé, encore. D’après la vendeuse, le portrait du dessous était celui de Lin Biao, ex-numéro deux du Parti. Il avait été désigné par Mao lui-même en tant que successeur… et ce, jusqu’à ce qu’il change d’idée, et le fasse (présumément) tuer en 1971… Il a ensuite ordonné à tout le monde de couper son portrait de tous les livres rouges de Chine. Ce livre représente la folie qui s’est emparée de la Chine durant les dix années de la Révolution Culturelle, époque durant laquelle un homme avait le pouvoir complet sur le destin de centaines de millions de personnes. Un homme, élevé au statut de Dieu, était vénéré; ses directives étaient aveuglément suivies.
Consulter ces livres est vraiment fascinant. Non seulement ce sont des documents historiques de grande valeur, ils permettent aussi de se plonger dans une époque irrationnelle de folie mégalomane. On pénètre dans un monde où une sorte de “religion” a été créée. Un Dieu a été créé, des images de Lui étaient omniprésentes, Ses écrits étaient devenus lectures obligatoires pour tout le monde. Il était vénéré, adulé. On L‘écoutait et Le suivait aveuglément… jusqu’à la mort. Et puis finalement, le Dieu est mort et contrairement aux autres dieux ou prophètes de l’Histoire, après Sa mort, Sa religion a été mise au rencart, jettée, oubliée, et elle est devenue un symbole de honte nationale.
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